[Comme seul] Le paysage – Angélique Lecaille

Posted by on Fév 15, 2022 in Non classé | No Comments

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Dans le cadre de l’exposition collective « Comme seul » orchestrée par Denis Orhant à la galerie Net Plus, nous avons souhaité interroger chacun·e des artistes exposé·es. Pour clôturer cette série d’article, c’est Angélique Lecaille qui nous parle de sa pratique artistique et de son rapport au paysage.
Prise de vue ©Stéphane Mahé

On remarque que votre pratique tourne beaucoup autour du paysage, de son évolution et de son histoire. Le minéral est d’ailleurs omniprésent dans vos dessins, mais aussi dans vos sculptures. Comment vous est venu cet intérêt et cette envie de les représenter ?

Après mes études d’art, j’ai questionné ma relation au travail et à la production artistique. Vers quels sujets m’orienter, avec quelle pratique ?  Alors je suis revenue vers quelque chose de simple. Je prenais un carnet et un crayon et retracer mes parcours en ville à partir de là j’ai commencé à représenter le paysage urbain. Je me suis ensuite intéressée à la place de la « nature » en ville et, petit à petit, je me suis orientée vers la dynamique des paysages avec toutes ses composantes, et ses éléments en mouvement.

Les états gazeux, les corps vaporeux, la météorologie, les mouvements jour /nuit… autant d’éléments autour desquels j’ai travaillé, avant de m’intéresser au sol, à son épaisseur ce qui fait de ce sol un véritable socle. J’ai besoin d’arpenter le territoire pour représenter les paysages, aussi, j’ai visité de nombreux lieux, notamment des grottes ou des gouffres qui ont nourri mes dessins et, ce faisant, je me suis rapprochée d’une esthétique du sublime que l’on pourrait affilier au romantisme. 

Ces lieux que j’ai visités ont une histoire. Une simple pierre peut contenir en elle-même plusieurs siècles voire des millénaires d’évolution. Ce rapport d’échelle me fascine, aussi j’ai commencé à collectionner des roches ou des météorites qui avaient une histoire et une esthétique intéressantes. Ma résidence à l’Apparté (Iffendic) a accentué cet aspect de ma pratique et c’est à partir de là que j’ai commencé à véritablement un travail de collecte, de relevé photographique et matériel. La minéralogie démontre la puissance de transformation du paysage, il y a quelque chose de l’ordre du récit qui m’intéresse particulièrement, une fiction qui peut facilement se développer à partir de simples roches, comme ce fut le cas des « Rochers des lettrés » en Chine il y a plusieurs siècles. 

Chacun a sa relation au paysage. Le paysage est le reflet de l’âme, aujourd’hui il est l’enjeu de projets de société.

L’humain, voire la vie, est absent de vos œuvres, pourtant on ressent son emprunte, sa trace, notamment en raison de ces architectures grandioses, ces formes suggestives (entre abstrait et figuratif). Nous ne savons plus si nous sommes face à un monde en construction ou face à un monde en ruines. Comment pourriez-vous expliquer cela ?

On me dit régulièrement que mes dessins sont à la fois dans l’abstraction et la figuration, mais pour moi, ils ne sont pas abstraits, malgré les formes géométriques qui s’y trouvent. Il y a toujours un référent à ce que je représente : le paysage. La géométrie apparaît car elle fait appel à des notions de construction et d’évolution du territoire, elle vient suggérer cet état de mouvement constant. Elle suggère autre chose cependant : la place de l’humain dans ces transformations. 

Si l’homme est absent de mes dessins, sa trace, elle, est bien présente. L’activité humaine est omniprésente, et ce dans le monde entier, posant par la même cette question : la nature existe-t-elle toujours véritablement ? Elle semble aujourd’hui se mêler à l’homme ou à ce qu’il fait, on retrouve des espèces animales hybrides, les sols et les végétaux sont impactés par notre activité, et, ce faisant, le paysage lui-même évolue.

Mes dessins présentent cet aspect du paysage, en constante évolution, un monde qui ne cesse de se construire, de se déconstruire, ils montrent cet aspect cyclique du sol toujours en mouvement. L’absence de l’humain à proprement parlé me permet également de ne pas placer d’échelle ou de registre temporel afin de ne pas figer la composition à une époque donnée. 

Pourriez-vous nous expliquer quelle technique vous utilisez pour réaliser vos dessins ? Quel lien faites-vous entre cette technique et les sujets sur vous représentez ?

Lorsque je dessine, j’utilise de la poudre graphite que j’étale sur du papier (un papier à grain qui sert habituellement pour l’aquarelle), jusqu’à ce que j’obtienne un gris uniforme. Ensuite, je viens gommer pour faire apparaître des formes ; le dessin se fait par soustraction de couche. J’ai une multitude de gommes différentes, comme d’autres ont des dizaines de crayons de natures et de tailles de mine différentes, me permettant de produire divers effets de texture et d’obtenir de la profondeur. Cela me permet de construire mon dessin par strates, rappelant ainsi l’évolution-même du paysage qui se construit et se détériore par couches, se redessinant sans cesse. 

Il y a plusieurs raisons pour lesquelles je choisis le graphite. Dans ma pratique, j’ai besoin de me rattacher à des éléments naturels et le graphite en est un, puisqu’il s’agit avant tout d’un minéral. Le papier lui-même a sa propre présence dans chacun de mes dessins, il existe et il est visible, en particulier grâce à son grain. Il obtient également sa matérialité par le traitement, parfois proche de l’altération, que je lui inflige lorsque je gomme. 

Ce matériel renvoie aussi à une période où j’avais peu de moyens en dehors du papier et un crayon. Dès lors, je suis restée dans cette économie de moyens, car c’est la base du dessin. 

Et il y a autre chose avec cette technique ; elle se rapproche de la gravure, un art que j’apprécie tout particulièrement, dans le fait d’enlever de la matière pour faire apparaître la forme. J’ai un attrait, par exemple, pour l’aquatinte, une technique de gravure qui permet d’obtenir des dégradés similaires à ceux que l’on peut retrouver dans mes dessins. C’est un procédé qu’utilisent par exemple Mario Avati dans la réalisation de ses natures mortes et tout différemment Antoire Dorotte, tant dans le traitement de la surface du métal pour ses sculptures que ses images. 

À propos de l’artiste

Angélique Lecaille, particulièrement impliquée dans la vie artistique rennaise, a enseigné et enseigne toujours dans plusieurs écoles et universités. Nombreux sont ses dessins, mais Angélique Lecaille travaille également en volume. Son intérêt pour les images, surtout pour le paysage (la montagne, les nuages, les ruines, l’architecture…) la pousse à dépasser l’image pour la rendre atemporelle.

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